L’édition du bicentenaire :
une mascarade ?

Réalisée en 1960 par la maison Camoin, cette édition serait la dernière à avoir été produite à partir des moules originaux de Nicolas Conver. Mais l’éditeur ne nous a-t-il pas abusé ?





Un premier coup d'œil
Les heureux acquéreurs de cette édition se trouvent face à un parallélépipède en papier de 125 x 40 x 65. Il ne s’agit pas de la boite en carton dans lesquels ont trouve habituellement les tarots de Marseille (depuis la rédaction originale de cet article, j’ai trouvé une deuxième édition de ce jeu, en boîte cartonnée et dont la taille des cartes varie légèrement). Les cartes sont bien à l’intérieur, mais le « packaging » consiste en une feuille A4, légèrement rosée, maintenue comme un paquet cadeau, autour des cartes, par trois bouts de ruban adhésif. La face principale du paquet présente une illustration de la librairie ancienne et moderne Pierre Sieur. Les deux grandes faces latérales indiquent : « Réalisé par la maison Camoin à Marseille pour son bicentenaire en l’an de grâce 1960 » et « Tarot de N. Conver de 1760. Réimpression sur le bois d’époque. Tirage limité. Ne sera jamais réimprimé ».


Le paquet : une simple feuille maintenue par trois bouts d’adhésif, à la façon des anciennes enveloppes de jeux de cartes.

L’intérieur
L’ouverture du paquet dévoile, non pas 78, mais 80 cartes, au format 63 x 120, imprimées recto-seul sur un carton beige. Les deux cartes supplémentaires présentent une photo d’un des moules et un petit texte de présentation. On découvre ensuite les arcanes, imprimés au trait noir (disons gris foncé) et mis en couleur en quatre teintes (bleu, rouge, jaune et rose) à la façon de l’édition de 1880. On constate que les couleurs n’ont rien à voir avec l’original de 1760, mais ce n’est pas sur ce point que nous nous indignerons aujourd’hui. Non, ce qui nous attend est bien pire.


Les deux cartes supplémentaires.

Quoi de pire que ces couleurs ?
Et bien lorsque je lis sur le paquet « Réimpression sur le bois d’époque », je comprends que les cartes de l’exemplaire que je tiens en main sont réellement passées sur les moules en bois originaux de 1760 afin d’y déposer l’encre noire qui y déposera les images. Et là, j’ai comme un doute car, lorsque je calcule le temps de travail/homme que cela demande (voir ci-contre), je réalise que chaque exemplaire devrait coûter très cher. Il semble assez évident que pour une même qualité, il est bien plus simple et économique de produire une matrice à partir des bois originaux, puis d’imprimer les cartes par un procédé moderne, bien plus rapide et donc économique. Mais si l’on utilise une matrice (qu’elle soit offset, sérigraphie ou autre) on ne peut plus parler de « réimpression sur le bois d’époque ». Il y a donc comme une contradiction entre ce que je lis sur le paquet et les cartes que je tiens en main.


Créer les 78 cartes à partir des moules requiert un certain nombre d’opération :

1) encrer le bois ;
2) poser la feuille et la presser sur le bois ;
3 retirer la feuille, puis la placer dans un autre système d’impression pour les couleurs (d’ailleurs, on ne nous donne pas d’information à ce sujet) ;
4) massicoter chaque planche pour obtenir les cartes. Rappelons que les bois de Conver sont au nombre de six (il faut donc répéter ces opérations six fois) ;
5) nettoyer les bois avant de les ré-encrer pour éviter les traits de style « gros-pâtés ».
6) Une fois tout cela fini, il n’y a plus qu’à mettre les cartes dans le « paquet », placer les trois bouts d’adhésif et le tour est joué.

Même en s’organisant à la chaine, il faut bien une heure/homme pour produire un jeu. Sur cette base, je vous laisse calculer le coût  de production du jeu auquel il faut ajouter les charges (salaires, mise en œuvre, taxes , etc.) de l’entreprise qui se lance dans une telle production.
On veut des preuves
Jusque là, tout cela n’était que pure spéculation de ma part, mais plus j’y pensais et plus cela me semblait étrange. De plus, la comparaison avec d’autres modèles diffusés sur le Web ne laissent apparaître aucune différence, ce qui est étonnant lorsque l’on réalise un travail avec d’anciennes méthodes manuelles, car dans ce cas, il devrait y avoir des petits défauts, particularité typique de tout travail réalisé à la main.
Mes suspicion se sont confirmées en mesurant le cadre d’une carte et en le comparant avec celui d’un vrai jeu de Conver imprimé sur le bois d’époque. En effet, le cadre de l’édition du bicentenaire du Bateleur est légèrement plus petite : plus de deux millimètres dans le sens de la hauteur. Il y a donc eu une opération de réduction (peut-être involontaire), qui confirme bien que l’édition du bicentenaire n’a pas été réalisée sur le bois d’époque, elle présenterai sinon les mêmes dimensions.


Autre chose à dire ?
Oui, comparons certaines cartes du bicentenaire avec les modèles de la BN ou de Lo Scarabeo. Trois d’entre-elles n’ont pas le même graphisme. Il s’agit de l’as d’épées, du valet de deniers et du valet de bâton. Ce dernier (reproduit ci-contre) présente un personnage dessiné de manière très différente. Un gros plan sur le visage révèle sans aucun doute ces différences. J’ai d’abord pensé que ces cartes avaient été redessinées par les éditeurs de la version du bicentenaire. Mais en se réferrant aux moules orignaux exposés sur le site de Camoin (voir le Moule 8 sur son site, c’est d’ailleurs celui représenté sur une des deux cartes supplémentaires), on constate que certaines images existaient à l’origine en double sur les bois. Toutefois, cela n’explique pas pourquoi le texte dans le cartouche de l’édition du bicentenaire du valet de bâton est très mal centré dans le sens de la hauteur car ce décalage ne figure pas sur les bois. Il y a donc eu une retouche que l’éditeur n’a pas jugé nécessaire de préciser sur le paquet ou sur une des deux cartes d’information pour nous informer qu’il ne s’agit pas d’une reproduction très fidèle.  Au lieu de cela, il a préféré mentionner « Réimpression sur le bois d’époque. »



Pour bien voir la différence qui nous intéresse, ne prêtez pas attention aux couleurs, mais aux traits. Le dessin du modèle du bicentenaire de 1960 (à droite) n’est pas fidèle à l’original du XVIIIe siècle (à gauche, exemplaire conservé à la Bibliothèque nationale de Paris).

Faut-il le brûler ?
Cette édition a tout pour nous déplaire : ses couleurs tenant de la plus haute trahison par rapport à l’original de Conver, des images redessinées sans aucun respect, des textes mis en forme sans aucun goût typographique… Tout cela cumulé à un fort doute que les cartes aient réellement été imprimées sur les bois d’époque. On est tenté de détruire, brûler ou enterrer cette édition.

Et bien non ! Je ne la bouderai pas et continuerai de l’aimer pour d’autre raisons : elle m’a finalement donné beaucoup de plaisir à l’examiner, la comparer et à en comprendre une part du mystère. C’est aussi là une des joies du tarot : découvrir les grands, mais aussi les petits secrets de son histoire. Finalement, il est amusant de relire les deux cartes d’informations, car l’une d’elle nous avait prévenu : « Ces images sont si belles qu’elles savent faire aimer tous leurs défauts ».